Les épines des roses

Vient de paraitre chez l’harmattan

Quelques extraits:

J’ai osé. J’ai sonné à sa porte. Il m’a fallu du courage pour le faire. C’était absurde, j’avais presque peur que le père de Tayri ne nous surprenne. J’étais ce jeune étudiant qui avançait d’un pas hésitant, prêt à affronter la foudre d’un père en colère. Mon Dieu ! Quel pouvoir magique a cette femme sur moi ?

J’ai sonné encore une fois et personne ne répondit. Je me suis résigné et voulais partir, mais mes jambes refusèrent de me porter. Étais-je en phase off ou était-ce l’émotion d’avoir entraperçu ma Roxane sur son balcon me promettant un baiser ? Je n’avais ni la jeunesse et la beauté de Christian, ni la poésie de Cyrano. J’ai levé la tête quand j’ai entendu une voix crier « qui c’est ? ». J’ai vu Tayri reculer, dès que nos regards se sont croisés, comme si elle fuyait un terrible danger.

Tayri ma fleur bien-aimée, tu resteras éternellement mon inaccessible Roxane.

Je me suis assis sur la marche de la porte d’entrée. J’avais encore une fois l’impression d’être perdu à cause de Tayri. Pourquoi je tiens tellement à cette femme qui m’a toujours fui ? Quand cessera-t-elle de me faire souffrir ? Le temps, peut-être, oui le temps, pourrait la ramener à des prédispositions plus avenantes à mon égard. Le temps ? J’en parle comme si j’avais vingt ans. Qu’est-ce que je cherche au juste ?

Cette tempête de questions m’entraîna dans une fatigue indescriptible. J’ai fermé les yeux et plongé dans un sommeil perturbé. Je ne sais pas combien de temps, je suis resté ainsi. Plusieurs heures probablement. Quand j’ai rouvert les yeux, le soleil avait entamé sa descente derrière les maisons. C’est Tayri, qui m’avait tiré du sommeil en ouvrant la porte. En essayant de me relever mes jambes engourdies refusèrent de me soutenir me rappelant à la réalité : j’étais un vieil homme malade. Je devais lui inspirer de la pitié, moi qui cherchais à la séduire. Il fallait que je me ressaisisse. Je me mis debout avec beaucoup de peine sous le regard effaré de Tayri. Avait-elle horreur de ma déchéance ? Pensait-elle que j’étais devenu fou ? Dans ses yeux, je n’avais vu, encore une fois, que la beauté d’un regard qui s’était parfois posé sur moi avec douceur.

Tayri, mon zénith perdu, je t’ai autant aimée que tu m’as haï. »

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« Tayri qu’as-tu fait ? J’ai construit ma vie en me convainquant que tu n’étais qu’un mirage arrimé à mes souvenirs. Je vivais dans l’évocation des moments de bonheur que nous avions volés au temps. C’était il y a si longtemps que je doutais parfois de ton existence. Je portais en moi ton image comme une précieuse relique qui préservait mon cœur d’une nouvelle déchéance. C’est ainsi que j’ai vécu quarante-cinq ans avec l’épouvantail de ton souvenir planté dans mon cœur pour chasser tout soupçon d’amour qui voudrait s’y glisser. Je suis devenu cet homme rude et insensible. Je croyais que cette carapace me protégerait d’un autre cataclysme.

Qu’as-tu fait Tayri ? Tu es revenue au crépuscule de ma vie comme un horrible bilan d’échec. Tu es revenue me rappeler que ma vie n’a été qu’un simulacre de vie, une vie sans amour, une vie sans vie, une vie sans toi.

Tayri, tu as ranimé une flamme si jeune dans un cœur si vieux. Ai-je encore le pouvoir de t’aimer comme avant ? Mon cœur pourrait-il supporter le déferlement de ce torrent contenu pendant si longtemps ?

Tayri, je t’ai vue partir une deuxième fois et je me suis rendu compte que, par deux fois je n’avais pas su te retenir. La première fois parce que j’étais arrogant et je pensais que tu ne me méritais pas. La deuxième fois parce que mon corps m’avait trahi. »

Idir se mit machinalement debout. Il se dirigea vers la porte pour vérifier qu’elle était bien fermée. Il se rendit compte que son geste était absurde et revint à l’ordinateur. L’homme si dur qu’était Meddur, pouvait-il cacher dans son cœur un chagrin d’amour aussi fort ? Idir avait l’impression de comprendre mieux maintenant tous les textes qu’il avait lus jusque-là. Il y avait dans cette écriture quelque chose de plus profond que le désir de passer le temps pour tromper l’ennui. Il jeta un coup d’œil à la date du texte pour donner un âge à ce père qu’il ne connut jamais. Il a été écrit, il y a un peu plus de six mois. Il eut subitement un doute. Et si Meddur n’en était pas l’auteur ?

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