Langues arc-en-ciel

Mon père exultait à l’écoute des chansons de Lhaj Belaïd. Ma mère, qui voulait être un peu plus tendance, écoutait Oum Kaltoum, en plus de Belaïd pour des raisons intimes. Ma sœur dansait sur les rythmes endiablés des rockeurs anglo-saxons. Quant à moi, j’écoutais Brel comme un fidèle écouterait le prêche d’un honorable fquih. Analphabètes, mes parents suivaient des pièces de théâtre en amazigh et en marocain. Ma sœur, plus romantique, lisait Ihssan Abdel Koudouss en arabe. Et moi, je flânais entre les vers de la poésie engagée de Darouich et la littérature mondiale traduite en français.
C’est ainsi que pendant mon enfance, dans notre maison, le verbe était polychrome. Il prenait les couleurs de l’arc-en-ciel et nous étions, nous les enfants, éblouis par l’explosion de tant de sonorité et de musicalité. Les langues s’ajoutaient, se complétaient et nous ravissaient. Pourquoi diable voudrait-on croire que nous étions malheureux de cette polyphonie ? Nos voisins unilingues n’étaient pas plus heureux que nous.
Mon père empoignait son amazigh qui le rattachait aux odeurs de son enfance. Bien que nous ne le parlions pas, nous sentions aussi ces odeurs, qu’il nous communiquait à travers ses mots amazighs. Nous savions que nous étions aussi amazighs qu’arabes et jamais la connaissance d’autres langues, ni les plaisirs qu’elles nous procuraient, n’avaient pour nous le sens d’une trahison. Nous étions ce que nous sommes et nous n’avions pas l’impression de nous perdre parce que nous ouvrions notre maison à une flopée de langues étrangères. Nous regrettions, par-dessous tout, de ne pas en connaître d’autres.

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *