Belle langue …

En attendant le train pour Rabat, je me suis mis dans un café. Deux jeunes africaines étaient assises à ma gauche. Elles parlaient dans leur langue de quelque chose que je ne pouvais pas comprendre. Cela devait être des blagues, car je les ai vues se tordre de rire et il m’était difficile de ne pas les accompagner dans leur joie. J’étais un peu surpris de la réjouissance que cette langue gutturale me procurait. À quelques tables plus loin, trois asiatiques (terme générique où mon ignorance met tous ceux qui ont les yeux bridés) discutaient aussi dans leur langue. Je pense que la femme racontait des souvenirs, parce que ses deux compagnons hochaient gentiment la tête, comme je le fais quand ma femme me raconte les siens. Je m’étonnais comment ils arrivaient à mettre du sens dans ce qui ne me semblait être qu’une suite de sifflements. Je me suis alors demandé s’il existe des langues plus belles que d’autres. 

Nabokov aimait dire que sa tête parle anglais, son cœur parle russe et son oreille parle français. On peut ainsi saupoudrer généreusement son corps de langues. Les chanceux peuvent réfléchir dans une langue, écrire dans une autre et aimer dans une troisième, ou dans toutes à la fois.

La première fois où j’ai entendu des jeunes parler amazigh à la faculté des lettres d’Ain Chock, j’étais sidéré. Les jeunes amazighs de Casablanca ne parlaient pas cette langue dans cet espace. Avec les parents, ou l’épicier, on pouvait, mais pas à la faculté. Il fallait donc avoir un sacré culot ou une fierté blessée pour transgresser cette loi tacite. À l’époque, on raillait la musicalité de cette langue, on se moquait de l’arabe tordu des Imazighen pour plaindre le sort malheureux qu’ils font subir à la belle langue arabe.

Justement, j’ai toujours aimé la langue arabe. Sa poésie a gardé une force qui n’a pas faibli depuis al-Nābiġa al-D̠ubyānī (comment peut-on l’affubler de Jahili? ) à Badr Shakir al-Sayyab. Et qui pourrait ne pas s’extasier à l’écoute de Abdelbasset Abdessamad « chantant » le Coran ? Il y en a dites-vous ? Pourtant, dans tout orchestre symphonique bien constitué, la grosse caisse côtoie la fluette clarinette et le soubaphone accompagne harmonieusement le délicat violon. Il faut de tous les sons pour faire une symphonie. Je ne peux encore aujourd’hui, rire, pleurer ou me mettre en colère qu’en darija. Je ne peux exprimer mes pensées qu’en arabe standard ou en français. Je ne peux être nostalgique qu’en amazigh. Pourtant je ne suis qu’un. Finalement, ce ne sont pas les langues qui sont belles ou laides, c’est le regard qu’on porte sur elles qui l’est.

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