Nouveau roman: Les épines des roses

Vient de paraître chez L’Harmattan


Idir découvre dans l’ordinateur de son père Meddur, tombé dans le coma, des textes où celui-ci parle de sa vie, de sa maladie et de son amour pour Tayri. Meddur est un homme autoritaire et sévère avec sa femme et ses enfa
nts. À l’âge de la retraite, il découvre qu’il est atteint de la maladie de Parkinson. Son monde s’effondre. Il s’isole dans sa chambre exiguë et se met à écrire de manière chaotique ses mémoires. En lisant ces textes, Idir découvre peu à peu un père qu’il ne connaissait pas : ses doutes, ses peurs, sa fragilité et son grand amour de jeunesse, Tayri. Une femme qui réapparaît au crépuscule de sa vie et nourrit son désir de retrouver, à travers elle, un goût pour la vie. Mais plus il avance dans la reconquête de son amour de jeunesse, plus il se rend compte que celui-ci n’est qu’illusion. Idir, ému par ces découvertes, décide de partir à la recherche de la seule personne que son père n’ait jamais aimée.

Extraits :

J’ai osé. J’ai sonné à sa porte. Il m’a fallu du courage pour le faire. C’était absurde, j’avais presque peur que le père de Tayri ne nous surprenne. J’étais ce jeune étudiant qui avançait d’un pas hésitant, prêt à affronter la foudre d’un père en colère. Mon Dieu ! Quel pouvoir magique a cette femme sur moi ?

J’ai sonné encore une fois et personne ne répondit. Je me suis résigné et voulais partir, mais mes jambes refusèrent de me porter. Étais-je en phase « off » ou était-ce l’émotion d’avoir entraperçu ma Roxane sur son balcon me promettant un baiser ? Je n’avais ni la jeunesse et la beauté de Christian, ni la poésie de Cyrano. J’ai levé la tête quand j’ai entendu une voix crier : « qui c’est ? ». J’ai vu Tayri reculer, dès que nos regards se sont croisés, comme si elle fuyait un terrible danger.

Tayri ma fleur bien-aimée, tu resteras éternellement mon inaccessible Roxane.

Je me suis assis sur la marche de la porte d’entrée. J’avais encore une fois l’impression d’être perdu à cause de Tayri. Pourquoi je tiens tellement à cette femme qui m’a toujours fui ? Quand cessera-t-elle de me faire souffrir ? Le temps, peut-être, oui le temps pourrait la ramener à des prédispositions plus avenantes à mon égard. Le temps ? J’en parle comme si j’avais vingt ans. Qu’est-ce que je cherche au juste ?  (pages 172-173)

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« Tayri qu’as-tu fait ? J’ai construit ma vie en me convainquant que tu n’étais qu’un mirage arrimé à mes souvenirs. Je vivais dans l’évocation des moments de bonheur que nous avions volés au temps. C’était il y a si longtemps que je doutais parfois de ton existence. Je portais en moi ton image comme une précieuse relique qui préservait mon cœur d’une nouvelle déchéance. C’est ainsi que j’ai vécu quarante-cinq ans avec l’épouvantail de ton souvenir planté dans mon cœur pour chasser tout soupçon d’amour qui voudrait s’y glisser. Je suis devenu cet homme rude et insensible. Je croyais que cette carapace me protégerait d’un autre cataclysme.

Qu’as-tu fait Tayri ? Tu es revenue au crépuscule de ma vie comme un horrible bilan d’échec. Tu es revenue me rappeler que ma vie n’a été qu’un simulacre de vie, une vie sans amour, une vie sans vie, une vie sans toi.

Tayri, tu as ranimé une flamme si jeune dans un cœur si vieux. Ai-je encore le pouvoir de t’aimer comme avant ? Mon cœur pourrait-il supporter le déferlement de ce torrent contenu pendant si longtemps ?

Tayri, je t’ai vue partir une deuxième fois et je me suis rendu compte que, par deux fois je n’avais pas su te retenir. La première fois parce que j’étais arrogant et je pensais que tu ne me méritais pas. La deuxième fois parce que mon corps m’avait trahi. »

Idir se mit machinalement debout. Il se dirigea vers la porte pour vérifier qu’elle était bien fermée. Il se rendit compte que son geste était absurde et revint à l’ordinateur. L’homme si dur qu’était Meddur, pouvait-il cacher dans son cœur un chagrin d’amour aussi fort ? Idir avait l’impression de comprendre mieux maintenant tous les textes qu’il avait lus jusque-là. Il y avait dans cette écriture quelque chose de plus profond que le désir de passer le temps pour tromper l’ennui. Il jeta un coup d’œil à la date du texte pour donner un âge à ce père qu’il ne connut jamais. Il a été écrit, il y a un peu plus de six mois. Il eut subitement un doute. Et si Meddur n’en était pas l’auteur ?  (pages 155-156)

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« 6 février

Tayri… Ma fleur bien aimée… Pourquoi es-tu revenue ? Est-ce pour m’annoncer un faux printemps ? Quarante-cinq ans de sédimentation n’ont donc pas réussi à étouffer cette braise qui sommeillait au fond de mon cœur.

Ta voix m’a donné le vertige. J’avais l’impression de plonger au fond d’un abîme. Tu étais là, à côté de moi… chez le marchand de fruits. C’était toi, Tayri, fleur de ma jeunesse, bouquet de camélias qui parfumait ma vie insipide. Rien qu’à l’évocation de ton nom, des larmes me montent encore aux yeux. Je suis trop vieux pour qu’on les remarque. Tu le sais peut-être toi, s’il t’arrive encore de pleurer. Les larmes des vieux sont discrètes. Elles perlent et s’accrochent aux poches de leurs yeux. Elles n’ont ni l’abondance, ni la vitalité de celles que j’ai versées pour toi quand tu m’avais quitté.

Tu portais une djellaba élégante avec tes lunettes de soleil mises comme un serre-tête. Tes cheveux étaient d’une belle couleur cuivrée qu’une dame de ton âge ne pouvait espérer naturellement. Tes rides rehaussaient ton charme. C’était bien toi, Tayri… Quarante-cinq ans plus tard, tu avais toujours la même grâce et la même voix.

– Tay… ri ? Dis-je, en détachant les deux syllabes.

Quand tu m’as fait face, j’ai vu dans tes yeux l’indignation d’une dame qu’un inconnu interpellait par son prénom. Tu commenças par me demander qui j’étais, avec une divine autorité. Puis, ton regard se figea et plongea au fond de mes yeux. Il devint un moment inquisiteur. Tes yeux commencèrent à se mouiller et révélèrent cette douceur que je leur avais connue il y a si longtemps. Ta bouche balbutia d’une voix presque inaudible : « Meddy » ?

Tu m’avais appelé Meddy comme dans le temps où nous courrions des champs défraîchis que notre amour transfigurait en jardins luxuriants. Le vieil homme qui se présentait devant toi t’avait peut-être révulsée en te ravissant l’image si belle du jeune homme qui t’avait aimé. Tu fis demi-tour et courus précipitamment laissant le marchand avec ses pommes sur les bras. J’étais perdu. L’émotion rendait mes jambes encore plus lourdes qu’elles ne l’étaient d’habitude, m’empêchant de te poursuivre. Je n’avais que mes yeux pour pleurer mon destin et cette nouvelle séparation. Tayri, je viens de te perdre encore une fois. »

Idir avait du mal à croire que son père était capable d’une telle éloquence. « Jamais le cœur de Meddur ne pourrait battre pour autre chose que pour irriguer son corps d’un sang oxygéné » se dit-il.  (pages 157-158)

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Après une course en taxi de quelques minutes, je suis arrivé au Parc. Avant de descendre, j’ai demandé au chauffeur de m’aider à nouer une cravate que j’avais subtilisée discrètement et cachée sans que Menna s’en rende compte. Le chauffeur accepta de m’aider avec ravissement. Je le remerciai en lui laissant un généreux pourboire. À peine avais-je fait quelques pas en direction du Parc, qu’il me rejoignit haletant avec le sourire satisfait de celui qui est convaincu de faire une bonne action.

– Vous alliez oublier votre canne. Vous en aurez certainement besoin, ajouta-t-il.

Je l’ai hypocritement remercié. Cette damnée canne me collait comme mes profondes rides.

À quinze heures précises, j’étais dans le Parc de notre jeunesse sans la canne que j’avais oubliée à l’entrée. J’ai jeté un coup d’œil à mon accoutrement et je me suis senti subitement ridicule. Mon cœur battait comme celui d’un jeune homme à son premier rendez-vous galant. Ah Tayri ! Si tu pouvais entendre ces battements, tu entendrais la plus belle des sérénades.

J’étais assis sur le banc, lorsque, à seize heures cinq, je vis Tayri arriver. Elle portait une robe d’un vert chatoyant et un foulard de soie autour du cou. Elle tenait dans sa main un sac et arborait un sourire éblouissant qui ferait tourner la tête à n’importe quel homme. Elle semblait si légère, si voluptueuse. Mon Dieu ! Comment fait-elle pour garder cette apparente jeunesse ? Elle m’aborda comme si on venait de se quitter il y a quelques heures à peine.

– Alors Meddy, Comment vas-tu ? Me lança-t-elle.

Aucun mot ne voulait sortir de ma bouche. Les paroles se bousculaient, mais mes lèvres, tremblant d’émotion, refusaient obstinément de s’ouvrir. Mes yeux gémissants débordèrent de larmes. Tayri s’assit à côté de moi en me caressant de son doux regard. Elle posa sa main sur mon avant-bras et je sentis le poids des années que nous avions passées loin l’un de l’autre. Je sentis ce geste comme une consolation de toutes les caresses dont elle m’avait privé.

– Tu es chic, me lança-t-elle sans se défaire de son sourire.

Elle se tut, laissant le temps à mon émotion de s’estomper. Comment pouvions-nous être encore généreux en temps, ce bien si précieux que nous avions tellement dilapidé ? Voilà qu’il me fallait encore attendre quelques précieuses secondes avant de retrouver ma voix. (pages 176)

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