Être ailleurs

En voulant acheter des dattes, je me suis trouvé confronté à un choix difficile. Entre les dattes tunisiennes, irakiennes et marocaines le marchand, à qui j’ai demandé conseil, n’hésita pas un instant à m’éloigner de mes compatriotes de dattes. Il paraît que toutes les autres sont meilleures. J’ai honteusement suivi son conseil malgré le surplus que cette trahison m’a coûté.

Mon fils jure de ne porter que de « vrai Jeans », c’est-à-dire « ceux qui viennent de l’étranger ». Ma fille adore le chocolat que lui ramène son oncle de Belgique. Il aurait, parait-il, un goût spécial. Un goût que n’égalerait pas le « Chocolat Belge » de chez nous. Je pense sincèrement que le « nôtre » est aussi bon puisqu’il n’a de « nous » que la vendeuse qui l’emballe. Mais la différence réside certainement dans le sourire affectueux qui illumine le visage de l’oncle offrant le chocolat et l’attitude dédaigneuse de la vendeuse marocaine convaincue d’avoir acquis une certaine importance à vendre un produit importé.

En rentrant à la maison j’ai trouvé mes enfants se disputant sur la chaîne à regarder. Le désaccord portait sur le choix entre une chaîne française pour les enfants et une autre, toujours française, pour les ados. J’ai tyranniquement mis fin à la dispute en mettant Al Jazeera. Et pendant ce temps-là une autre télé délaissée restait éteinte comme si elle ne marchait pas. Elle avait ce défaut impardonnable de ne capter que les chaînes marocaines. Autant dire qu’elle ne marchait pas.

Au mois d’avril dernier, j’ai vécu des moments palpitants. Je discutais avec des amis de la politique française. Entre ceux qui étaient pour la gauche et ceux convaincus que la droite est meilleure, les arguments et contre arguments allaient dans tous les sens. Quelques amis avaient scrupuleusement programmé « leur soirée » électorale française. Les mêmes amis, quelques mois plus tard, n’évoquaient les élections législatives marocaines que pour s’empresser de les écarter de nos discussions.

Nous avons passé nos vacances d’été au Maroc. Un tel choix s’accompagne toujours de questions semblables à celles qu’on vous poserait si vous n’aviez pas pris de vacances : « ah bon! Au Maroc seulement! Et pourquoi? ». Parce que les vraies vacances se passent «normalement » à l’étranger.

Un ami m’a demandé conseil pour les études supérieures de son fils. Il voulait juste savoir quel diplôme « délocalisé » conviendrait le plus. Puisque son fils ne peut pas aller en France, c’est la France qui viendra vers lui. Sait-il que la majorité des enseignants, même pour ces diplômes français, seront des marocains ? Il haussa les épaules. Il y en a quand même des Français me lança-t-il avec dans son regard, une fierté manifeste.

Puis il y a ces jeunes dont la persévérance force l’admiration. Ils échouent mais ne renoncent jamais. Ils se font embarquer par la police, voler par des trafiquants, risquent même de perdre  la vie, mais rien à faire, ils veulent quitter le Maroc. Savent-ils au moins où ils vont? Nous nous amusons de leurs illusions, mais nous oublions vite qu’ils savent parfaitement ce qu’ils quittent.

Nous quittons tous, un peu, chaque jour à notre manière, notre pays. Nous n’aimons ni ses dattes, ni ses vendeuses, ni ses enseignants, ni ses politiques, si ses journalistes. Nous n’aimons ni ses plages, ni ses hôtels, ni ses écoles. Nous vivons dans l’espoir d’être ailleurs. En attendant, nous volons des pans de cet ailleurs inaccessible dans l’espoir qu’un jour notre confiance dans notre pays fera qu’on construise cet ailleurs ici.

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *