Une rencontre fortuite

Il avait tout pour charmer un nostalgique comme moi. On aurait dit un personnage sorti d’une histoire des mille et une nuits. Grand de taille et d’un âge respectable, l’homme était élégant dans sa lourde djellaba en laine. Comme pour se donner encore plus de poids, il avait revêtu une large cap qui achevait d’imposer le respect. C’est probablement la raison pour laquelle j’ai insisté pour que le chauffeur s’arrête, quand l’homme avait levé sa main pour appeler le taxi où je me trouvais. Il mît beaucoup de temps à s’installer. Mais malgré son âge avancé, son esprit semblait avoir garder toute sa fraicheur. Dès qu’il s’est installé, il remarqua que le rétroviseur intérieur était absent. Je ne l’avais pas remarqué. Ce fût l’occasion pour lui de se lançer dans un long sermon sur la sécurité. Puis il s’interrompit pour nous poser une énigme. «Hajitkoum ma jitkoum (devinez) une chose, tu es dedans mais tu ne peux pas y entrer ». Nous répatâmes presque machinalement, le chauffeur et moi, la même phrase; probablement pour cacher notre intention paresseuse de ne pas déployer d’effort pour trouver la solution. Le vieil homme semblait amusé par notre incapacité. Il nous encouragea à continuer à chercher et pour nous soutenir il nous raconta une histoire. Il parlait dans une langue arabe qui sentait les vieux livres jaunis. Nous l’écoutions religieusement au point d’oublier notre énigme. Il nous avait défié par son énigme, puis charmé par son histoire et le voilà entrain de s’amuser de notre incapacité. Devant nos regards supplicateurs, il rit de bonne coeur avant de nous offrir la solution de l’énigme : Un miroir. Nous avions à peine savouré le plaisir de cette rencontre que le bonhomme nous lança un nouveau défi. « Hajitkoum ma jitkoum: je te parle dans toutes les langues et je n’en parle aucune. Plus le temps passe plus je raccourcis ». Puis sans nous laisser le temps de feindre encore une fois de chercher la solution, il nous proposa de raconter une autre histoire. Le même scénario se répéta trois fois: une énigme, un regard malicieux, la promesse de nous laisser le temps, une histoire puis la solution et le rire amusé pour finir. Arrivé à destination, j’avais du mal à quitter le taxi. Je n’avais toujours pas la solution de la troisième énigme. Il refusa catégoriquement de me la donner en m’invitant à faire un effort chez moi. Je me suis résolu à payer le taxi en me disant que ce n’est certainement ni la première ni la dernière fois que je ne réussirais pas à résoudre une énigme. À propos d’énigme, je me suis rendu compte, après coup, que ce voyage inoubliable m’avait coûté le double de ce que je payais normalement. Je ne saurais probablement jamais si le chauffeur n’était pas, comme moi, sous l’effet hypnotiseur du charme au point de ne plus faire attention à ma monnaie ou si, au contraire, il était resté assez lucide pour se rendre compte que de ma léthargie devant tant de charme. Mais un tel periple méritait bien une «majoration».

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