Jeckyll and Hide

Un jour, je suis resté admiratif devant la postière à qui j’avais confié une enveloppe pour l’affranchir. De derrière son comptoir, elle me sourit gentiment et se saisit avec une élégance achevée d’un petit timbre qu’elle déposa délicatement sur mon enveloppe en passant dessus, avec beaucoup de tendresse, sa frêle main repue de crèmes adoucissantes. On aurait dit une maman angélique en train d’étendre un drap sur le corps frêle d’un enfant dormant. Je baignais dans ce monde éthéré quand je fus subitement arraché à mon apathie par des coups violents que la dame commença à assigner à ma pauvre lettre et au petit timbre qu’elle voulait tamponner. Avait-elle besoin de taper avec autant de violence sur le comptoir? Je pouvais comprendre la raison « pratique » d’un tel déchaînement, mais je n’arrivais pas à mettre dans la même personne et la gracieuse et douce dame qui me sourit et le supplicier qui jouissait presque des coups reçus par mon enveloppe.

Un autre jour, je suis monté dans un taxi. Le jeune chauffeur, pour se conformer à l’ambiance mystique du mois de Ramadan, imposait à ses clients de partager avec lui l’écoute de quelques versets du Coran. Une psalmodie toute apaisante si le lecteur de cassettes ne grésillait pas et si le chauffeur n’avait pas tenu à ce que le volume soit trop fort. Je n’avais bien entendu pas osé lui demander de baisser le volume, car pour lui, le niveau sonore reflétait certainement le degré de sa dévotion. Et comme je voulais être aussi au plus haut niveau de la dévotion, j’ai essayé de savourer la psalmodie malgré les mauvaises conditions d’écoute. Le jeune chauffeur conduisait comme un taximen conduit à Casablanca. Ce n’était donc pas seulement par ferveur que je me balançais dans tous les sens. La voiture brimbalait en se faufilant entre les motocyclettes, les piétons et les autres voitures. Elle s’arrêtait net et repartait brutalement. Le chauffeur tenait à parcourir le circuit le plus vite possible pour une raison qui m’échappait complètement. Mais plus grave encore, dans sa course frénétique, le jeune homme ne cessait d’en vouloir à tous ceux qui freinaient sa marche victorieuse vers la destination que je lui avais indiquée. Il pestait contre les feux rouges, trop rouges et trop lents à son sens, râlais contre les piétons imprudents qui traversaient sans faire attention sous prétexte que les feux étaient au rouge pour les automobilistes, ragea contre un confère qui s’est arrêté intempestivement pour prendre un client, comme il l’avait fait lui-même quelques minutes plus tôt quand il m’avait embarqué. Quelques mètres plus loin, après quelques insultes qu’il assigna à un automobiliste ayant refusé de lui accorder la priorité et quelques crachats qui lui ont permis de se débarrasser de sa mucosité et d’un peu de sa rage, il me déposa. Quand je suis sorti de ce traquenard, j’avais gardé à l’oreille les grésillements des amplificateurs et l’étourdissement des brutales secousses. Je me suis dit que si ce jeune homme écoutait une de ces musiques hard, il aurait été plus en harmonie avec son être.

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