Cher parce que gratuit

L’autre jour j’attendais ma fille à la sortie de son école. Un monsieur qui se tenait non loin de moi avait dans ses mains une pile de fines pochettes contenant des DVD. Bien que ce détail me parut particulier, j’ai cru tout d’abord que c’était un père qui attendait son enfant. Mais dès la sortie des premiers élèves, ces derniers se sont littéralement jetés sur l’homme et ont commencé à lui réclamer avec beaucoup d’effervescence les DVD. L’homme commença à distribuer généreusement ses paquets. J’ai dû batailler pour freiner mon élan et ne pas courir à mon tour me bousculer et réclamer mon exemplaire. C’était l’une de ces luttes homériques quand une envie puérile irrépressible vous envahit. Ces malheureux DVD, gratuitement offerts, avaient sur moi l’effet des sirènes sur Ulysse. Pourtant je n’avais aucune idée de leur contenu, ni même l’envie de voir un film quelconque, à supposer qu’il s’agissait de film. Mais ce sont là des considérations oiseuses qu’on ne se pose pas quand quelque chose de gratuit s’offre à nous. Je ne sais plus si c’est ma sagesse ou ma lâcheté qui m’a fait renoncer à mon projet d’aller prendre un DVD. Peut-être était-ce simplement le fait que mon hésitation (ou ma résistance) dura suffisamment longtemps pour que les gosses aient fini de tout prendre à l’homme. Comme un enfant qui hoche les épaules quand il n’a pas réussi à arracher sa part du gâteau, je me suis convaincu, pour apaiser ma frustration d’avoir raté « un gratuit », que ça ne devrait être que des DVD pour enfants.

Nous adorons ce qui nous est offert gracieusement même si nous n’en avons pas besoin. Voilà une vérité que les spécialistes du marketing connaissent parfaitement. Pour 50 g de produit supplémentaire nous sommes capables d’acheter un kilo. Avec les doubles recharges « gratuites » que les opérateurs téléphoniques « offrent » de temps en temps, beaucoup de personnes savent comment contenir le besoins et envie de communiquer jusqu’à ce que l’opérateur y mette l’offre. Mais cette logique ne fonctionne pas partout. Je suis par exemple étonné de constater que cette frénésie du gratuit ne marche pas pour la connaissance et le savoir. Nos rares bibliothèques restent désespérément vides. Et si la bousculade du téléchargement sur Internet est légendaire, elle ne concerne que la musique et les films. Personne ne veut « voler » les livres sur le Net. J’ai parlé de ce paradoxe à un ami et il me dit que cela est certainement dû au fait que les livres ne représentent pour les jeunes d’aujourd’hui aucune «valeur». J’ai alors compris que ce n’est pas le gratuit dans l’absolu qui est alléchant, mais l’objet qui a perdu son prix en devenant gratuit. Si nous apprenons à nos enfants que la connaissance n’a pas de prix, ils apprécieront beaucoup qu’on la leur offre.

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