L’état de grasses !

Qu’est-ce qu’une belle femme ? C’est une vieille question sur laquelle Dieu dans son immense sagesse n’a pas voulu que les hommes se mettent d’accord. Imaginez qu’on ait tous la même perception d’une belle femme. Le monde se réduirait alors à deux catégories de femmes : celles qui correspondent au modèle et les autres. C’est, à n’en pas douter, un scénario cauchemardesque aussi bien pour les femmes qui ne se conforment pas au modèle que pour les hommes condamnés à ne les voir que sur les couvertures des magazines.

La volonté de plusieurs femmes (les modèles étant par définition une minorité) à vouloir absolument ressembler à ces icônes fait le bonheur de certains business. C’est connu, aucune femme ne lésinera à mettre le prix fort pour acquérir le cou élancé d’une girafe, les jambes fines d’une gazelle ou les yeux d’une biche. Mais il est peu probable qu’on puisse réussir à sortir avec quelque chose d’acceptable en faisant ainsi son marché des attributs de beauté dans une animalerie. Il paraît que des chercheurs ont essayé de réunir dans une personne fictive les attributs de beauté ainsi spécifiés. En mettant la plus fine des bouches avec les plus ardents yeux et le plus grec des nez, le résultat fut décevant. La création s’est beaucoup plus approchée d’un monstre hybride. C’est que la somme de belles choses ne constitue pas forcément un ensemble beau et harmonieux. Le mystère du charme fait qu’on trouve une personne belle jusqu’à ce qu’on commence à analyser ses traits dans le détail. On se rend compte alors que ce qui fait sa beauté sont davantage des choses non organiques : un sourire charmant, un regard tombeur, une démarche élégante, etc.

Le canon de la beauté est imposé à coups de pubs et de promotions. Sur nos murs et dans nos magazines s’étale une nouvelle espèce de personne spécialement dédiée à incarner la Beauté. Une espèce fabriquée à coups de régime, de soin et de gym. Cela fait développer les affaires des centres de mise en forme, de l’industrie alimentaire et de la chirurgie esthétique, dont les clientes, dans leur obsession de ressembler aux « belles femmes », oublient un peu vite qu’être belle est une attitude et non une forme. Peut-on sérieusement remettre en cause la beauté de ces canons pré-formatés ? C’est comme si, pour faire souffrir le maximum de femmes, on a choisi comme modèle celui qui correspond le moins à ce que la nature peut faire spontanément. Nous nous trouvons ainsi, comme dans toute dictature, avec une infime minorité qui impose son modèle à une immense majorité de femmes.

Mais voilà que déjà « nos modèles » commencent à être remis en cause en Europe. Les Espagnols ne veulent plus subir le diktat des top models et les adjectifs qui servaient, il y a encore quelques mois, à les décrire ont subitement changé de registre. Alors qu’on parlait avant, de sveltesse, de finesse et de grâce, on parle aujourd’hui de mannequins faméliques, maigres, décharnés voire malades. Est-ce le retour des grasses ? Ces femmes, de loin les plus nombreuses, pourraient sans complexe incarner la beauté. Jamais un mannequin actuel n’aurait eu la chance d’être peint par un Ingres.

Une enquête des plus sérieuses est menée aujourd’hui pour définir les mensurations moyennes des femmes espagnoles. Les Espagnols ont décidé que la « belle femme » ressemblerait forcément à une femme espagnole. Cette histoire est riche en enseignements. Elle montre à merveille que les opinions sont manipulables et qu’il n’y a de canon de beauté que celui qu’on veut imposer pour faire fructifier les affaires. On pourrait se consoler en se disant que si on suit le chemin des Espagnols et si on « impose » un modèle de femme marocaine conforme à la réalité, nous allons peut-être réduire un rêve, mais qu’en revanche, nos femmes souffriraient moins de ne pas se reconnaître dans les pubs. Nous risquons par la même occasion de les aimer pour ce qu’elles sont et de leur trouver du charme difficilement réductible à une image fabriquée ailleurs.

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