Etranges rencontres


Extraits

Caramel

Le médecin sourit tendrement. Il réfléchit un moment et dit qu’il ne croyait ni aux légendes de Salomon ni à̀ celles de Saint François d’Assise, mais que les animaux ont aussi une intelligence qui les pousse à̀ chercher à̀ entrer en contact avec leur environnement.

« Pourquoi cherche-t-il absolument à m’emprisonner dans une identité animale ? se demanda Adam. Il est pourtant facile de voir que je suis un homme ». En disant cela, il s’assit et croisa les pieds comme un homme se relaxant. Judith avait le souffle coupé par la scène. Quant au médecin, il semblait avoir subitement trouvé l’explication à tous ces phénomènes.

– Ça y est ! J’ai compris, clama-t-il.

Adam était heureux comme un poisson dans l’eau. Il se remit debout, et s’il était un chien, il aurait secoué la queue de joie et de bonheur.

– Il n’y a pas de doute, dit le médecin. Vous dites que vous l’avez trouvé sur la route, n’est-ce pas ? Je pense que ce lapin a été dressé, comme ces animaux de cirque qui singent des attitudes humaines ? Peut-être qu’il vous rapportera une petite fortune si vous le vendez à un cirque.

Séb devint tout rouge. Sa maman le rassura. Il n’était pas question de vendre Caramel. « Mais au moins, nous savons maintenant que nous avons un artiste à la maison » dit-elle.

Adam était consterné. Tout ce qu’il ferait dorénavant pour montrer son humanité passerait pour les exploits d’un animal dressé.

L’homme qui est descendu dans la tombe

– L’homme que vous avez vu pleurer toutes les larmes de son corps devant le défunt n’est autre que l’Envoyé de Dieu pour accueillir son serviteur, ajoute le vieil homme. 

Les invités apprécient cette bonne nouvelle, tout en savourant le délicieux poulet. 

– Cela ne se produit qu’avec les hommes pieux, ajoute-t-il. 

Tous glorifient Dieu Clément et Miséricordieux sous le regard sceptique de Kader qui doute fort que son père puisse avoir une fin aussi exceptionnelle. Si l’homme qu’il avait vu au cimetière était un ange, c’est qu’il s’était probablement trompé d’adresse ; ou alors, la gestion des dossiers dans l’Au-Delà̀ souffrait de graves lacunes. Kader sait que son père était un commerçant véreux, capable de jurer ses grands dieux pour affirmer la qualité́ qu’une marchandise n’a pas. Il distribuait de belles promesses qu’il savait ne pas pouvoir tenir. Non ! Un ange ne se dérangerait certainement pas pour venir accueillir un tel homme au pied de sa tombe. 

Les invités boivent les paroles du sage homme en mâchant avec application la chair des poulets. Certains offrent généreusement des morceaux choisis à leur conteur en lui demandant de ne pas oublier de manger, car bientôt il ne resterait plus grand-chose dans l’assiette. Kader remarque que le vieil homme gère parfaitement son double rôle de convive et de conteur. Il sait tenir son public en haleine entre deux bouchées. 

La bibliothèque

Je changeai mes habits et me dirigeai vers la cuisine où j’entrepris de préparer mon dîner avant de m’installer devant la télévision. Je mis une chaine d’information en continu. Mon esprit était ailleurs. J’entendis soudainement un « Bonsoir » surgissant de nulle part. La voix ne venait pas de la télé́. Je tournai la tête pour jeter un regard inquiet à la radio. Elle était restée allumée sur la fréquence 104 GHz. C’était mon rendez-vous. Je veux dire, celui de la nouvelle. Je consultai ma montre et constatai qu’il était vingt et une heures. Une heure de retard ! Ou alors la personne qui avait laissé́ le message dans la nouvelle, ne savait pas que nous serions à l’heure d’été́. À moins que ce ne soit quelqu’un qui émet d’un autre fuseau horaire. Je prenais déjà̀ au sérieux cette histoire. J’éteignis la télé́ et m’approchai doucement de la radio. 

« C’est par abus du langage que l’on parle de personnage de fiction, commença la voix sur un ton professoral. Cela tend à̀ les mettre dans un monde à part, un monde qu’on pense n’exister que dans l’esprit des auteurs. Ces personnages fictifs existent, certes dans une dimension autre, mais ils existent. » 

Quelle était cette radio ? Qui parlait ? Je n’avais pas réponse à ces questions. 

La voix expliqua par la suite qu’il arrivait aux personnages fictifs de s’égarer et de passer dans l’autre monde. Elle osa un parallèle avec la vie et la mort. Je souris à l’idée que nous puissions devenir des personnages de fiction après notre mort. Mon esprit s’était égaré́ un moment et quand je repris l’écoute, j’avais l’impression de n’avoir rien raté de « l’émission ». La voix continua à expliquer que le monde des vivants est peuplé de personnages fictifs. Quand j’étais enfant, j’étais convaincu que les films que je regardais à la télévision étaient des histoires réelles filmées à l’insu de leurs protagonistes. Je faisais alors très attention pour que mes postures et mes comportements me soient toujours favorables en prévision du jour où ma vie serait projetée sur un écran. Et si je n’étais qu’une fiction aujourd’hui ? 

La veillée

– Quand j’ai connu René́, j’avais à peine dix-huit ans, dit Aïda. Il était français juif et moi italienne catholique. 

Hadya était étonnée par la précision de ces souvenirs qui semblaient revenir facilement à une personne atteinte pourtant d’Alzheimer. Elle avait lu quelque part que les souvenirs de jeunesse ne s’effaçaient jamais. Comme pour la confirmer dans ses pensées, Aïda reprit : 

– Mes parents étaient antifascistes. Ils ont dû s’exiler au début des années trente. J’aurais pu naitre en France. 

Mais j’étais italienne catholique et lui français juif. 

Elle rit comme si cette opposition avait quelque chose de drôle. 

Mon Dieu ! se dit Hadya. La même histoire se serait-elle répétée à deux époques différentes ? Elle rit intérieurement quand elle se rendit compte que les histoires de rupture se produisaient par millier chaque jour. Mais cette vieille dame qui lui ressemblait, même Gérard et Florence l’avaient remarqué, ces photos à côté́ d’une église, puis à la terrasse d’un café́… Tout cela serait-il fortuit ? Ou était-ce le fruit de son imagination ? Cette femme était peut-être son futur. Un futur prometteur puisqu’après leur rupture, Aïda et René́ se sont bien mariés. Cette idée l’excita. 

– Mais vous avez fini par vous marier quand même, n’est-ce pas ? 

La rencontre

– Tu seras très riche, précisa mon prophète avec un début de sourire aux lèvres.

Mon statut était défini. Presque adulte, mais adulte sûrement dans un futur que je voulais proche et riche d’une fortune élastique qui comblait toutes mes envies enfantines. Vas-y mon brave ! Que puis-je faire pour toi ? 

Sa requête me parut presque ridicule devant l’immensité́ de ma future fortune. Quelques sous. Voilà̀ ce qu’il me demanda en contrepartie de toutes les bonnes nouvelles qu’il m’apportait. Je plongeai ma main dans ma poche et en raclai le fond pour en sortir jusqu’au dernier centime. Cela ne représentait pas grand-chose, quelques dirhams tout au plus, mais c’était toute ma fortune présente, le prix de tant de sourires et de baisers offerts aux grands. C’était surtout un des attributs de mon statut d’adulte dont je me dépouillais avec plaisir pour rejoindre rapidement le vrai monde, celui des grands. Je me défis, sans regret, de ma petite fortune ridicule pour récompenser quelqu’un qui m’en offrait une plus grande dans le futur. 

Le vieil homme sourit quand je lui tendis mes deux petites mains peinant à̀ contenir toutes les pièces de monnaie. Il me remercia en me rappelant une dernière fois que je serais riche et bon. Bon, je l’étais déjà̀ par mon geste, quant à̀ la richesse j’avais certainement fait un pas en arrière, mais c’était sûrement pour mieux me projeter dans un avenir fait d’opulence. 

Le vieil homme me quitta avec une vélocité́ que je ne lui soupçonnais pas. Bizarrement sa démarche s’était revigorée. Était-ce l’effet de mes pièces ou était-ce… ? 

J’avais l’impression, quand il disparut au tournant de la rue, que quelque chose sonnait faux dans cette scène. 

L’auto-stoppeur

Mouss se sentit bien seul dans cette camionnette roulant à vive allure dans la nuit tombante et l’emmenant peut-être à sa fin. Il se refugia dans le silence et échafauda dans sa tête tous les scenarios possibles. Il jeta un regard à ses chaussures. Ses baskets lui parurent comme une aubaine. Il pourrait certainement courir plus vite que ses agresseurs pour sauver sa peau. Si au moins il pouvait sauter de la voiture, ils ne le rattraperaient plus. Et s’ils ne lui laissaient aucune chance ? S’ils avaient projeté́ de le jeter justement sur la route à une si grande vitesse ? Il se serra machinalement contre son colosse de voisin pour s’éloigner de la portière. Il jeta un regard inquiet au poussoir de verrouillage pour s’assurer qu’il était bien enfoncé. Il sursauta quand son voisin s’adressa de nouveau au chauffeur. 

– Tous des carottiers ! Les femmes font des enfants et la CAF paye. Les mecs, tous des fainéants. 

– Oui et la CAF c’est toi et moi qui la finance, dit le chauffeur, avant de s’exclamer : Pauvre France ! 

– La France on l’aime ou on la quitte, surenchérit l’autre. 

Mouss se demandait s’il était opportun de participer à la conversation. Mais pour dire quoi ? Ses compagnons n’avaient pas accepté́ d’engager la conversation avec lui quand il s’était présenté. Allaient-ils consentir à̀ ce qu’il défende les immigrés ? Il pourrait lâchement approuver leur discours raciste. Il pourrait même renchérir sur la malhonnêteté́ de ses compatriotes et fustiger leur refus de s’intégrer dans une société́ qui leur offre tout. Il perdrait certainement son âme, mais gagnerait sa vie.